Sondage sur la gentrification ou étude de marché?

Appelé à intervenir à plusieurs reprises au cours des derniers mois face à l’embourgeoisement du quartier, l’arrondissement a annoncé qu’il tiendrait des assises sur ce sujet en mai prochain. Rappelons qu’en 2013, une initiative semblable avait été lancée, sans déboucher sur la moindre action concrète, malgré trois rencontres en plus de deux ans. Cette fois-ci, le comité BAILS a préféré se retirer du processus, en précisant «en avoir assez d’attendre après des recherches ou des statistiques»[1], considérant l’urgence de la situation et la quantité de témoignages reçus à ce sujet.

En plus de faire fi des critiques et des demandes réitérées par de nombreux groupes communautaires, le maire Réal Ménard confirmait en novembre 2016 l’octroi d’un contrat de recherche de 97 345$ à l’Institut national de recherche scientifique (INRS)[2], dont le but était supposément de faire le point sur la gentrification dans Hochelaga-Maisonneuve[3]. Près de cinq mois plus tard, qu’en est-il réellement?

Rien sur la gentrification, tout sur vos habitudes de consommation

En février, un sondage mis au point par l’INRS est lancé, relayé par le comité organisateur des assises. Pensant répondre à une enquête sur la gentrification, les résidents-es du quartier ont plutôt eu l’étrange impression de remplir une étude de marché au bénéfice de la Société de développement commercial d’Hochelaga-Maisonneuve.

Le segment du sondage portant sur la consommation, par exemple, paraît volontairement ambigu: on ne peut y préciser le type de commerces qu’on fréquente. Les questions ne permettent pas de faire la distinction entre les différents restaurants et bars, destinés à des résidents-es plus ou moins fortunés-es, mais visent plutôt à mesurer l’état de la demande commerciale dans le quartier. Que le répondant soit un habitué du Bar Davison ou du Trèfle ne semble pas importer les sondeurs. Qu’on aille 3 fois par semaine à la Pataterie ou à l’État Major nous met dans la même petite case. Les questions qui suivent “pourquoi ne consommez vous pas plus dans le quartier” ne semblent pas faire de sens quand cette indistinction est faite.

On semble croire d’ailleurs que la “mixité sociale” du quartier tient au fait que les résidents de différents milieux socio-culturels fréquentent les mêmes espaces publics. Si les enfants riches et les pauvres vont à la même école, il y a donc mixité. Même chose pour la bibliothèque. On oublie que l’école change avec l’arrivée de nouvelles classes sociales, comme une étudiante de l’école Chomedey-De Maisonneuve l’a affirmé à l’assemblée de lutte contre la gentrification.

En outre, les questions servant à établir le profil sociologique des personnes sondées sont insuffisantes: le nombre d’années de résidence dans le quartier ou le nombre de personnes dans le ménage ne sont pas demandées, par exemple. La personne sondée peut répondre en interprétant les questions selon un biais personnel, tant celles-ci sont vagues. Que veut-on dire lorsqu’on demande si Hochelaga-Maisonneuve est agréable à vivre?

On pourrait étudier en détail le questionnaire et la méthodologie du sondage pour en illustrer les failles, mais soulignons surtout qu’avoir recours à une étude avec de tels angles morts ne peut qu’être insuffisant pour comprendre un processus comme la gentrification, un phénomène qui dépasse de loin les statistiques et pronostics commerciaux.

Faire semblant d’agir pendant que la gentrification continue

Pendant ce temps, le train de la gentrification continue de tout détruire sur son passage. On apprenait récemment qu’un énorme projet de 208 unités de condos doit voir le jour sur le site de l’actuel concessionnaire Goyette, sur la rue Sainte-Catherine Est.[4] Le conseiller Éric Alan Caldwell considère comme une victoire d’avoir réussi à arracher au promoteur un volet de 40 logements sociaux qui, bien enfouis au coeur de la 7ème phase de construction, ne verront probablement jamais le jour. De quoi se questionner sur la notion de victoire, il faut le dire, si on tient compte des conditions de précarité et de marginalisation de la population occupant actuellement ce secteur d’Hochelaga-Maisonneuve. Apparemment, l’arrondissement ne prend pas les mesures qui lui permettrait de financer la construction de logements sociaux et préfère laisser leur développement au bon vouloir des promoteurs immobiliers.

On ne peut qu’en conclure que les belles annonces de Réal Ménard et ses conseillers ne sont qu’une façade, et que les notables du quartier n’en ont que faire des personnes touchées par la gentrification. La mairie clame prendre au sérieux le problème, réitérant les annonces sur le sujet, mais l’allocation de ressources pour contrer le problème est loin d’être au rendez-vous. Ces ressources abondent pourtant pour les commerçants de la SDC Hochelaga: l’arrondissement leur a versé un total de 191 300$ depuis décembre 2016, dont 70 000$ à même les surplus.[5] Les commerçants du quartier ont aussi été choisis en février dernier pour bénéficier d’une enveloppe de 15,4M$ en subventions de la Ville de Montréal dans le cadre du programme PR@M-Commerce[6].

Depuis longtemps déjà, politiciens, promoteurs immobiliers et commerçants s’entraident pour répondre à une vision du développement urbain basé sur la croissance économique et la valorisation immobilière de nos quartiers. Le bien-être des résidents-es, notamment des moins fortunés-es, n’y est qu’une externalité, sous forme de promesses de logements sociaux, de projets de verdissement ou de campagnes de charité. Que l’administration finance une étude orientée au bénéfice d’intérêts commerciaux n’est donc pas étonnant. Elle confirme ce qui apparaissait déjà comme une évidence : il faut cesser de s’en remettre aux autorités élues et s’organiser collectivement pour lutter contre la gentrification.

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[1]Pour consulter l’article entier relatant la réaction du comité BAILS: http://journalmetro.com/local/hochelaga-maisonneuve/actualites/1032452/1032452/

[2] http://journalmetro.com/local/hochelaga-maisonneuve/actualites/1051480/pres-de-100-000-pour-la-recherche-sur-lembourgeoisement/

[3] http://chlag.info/des-assises-sur-la-gentrification-pour-qui-ca/

[4] http://www.quartierhochelaga.com/208-condos-de-plus-sainte-catherine/

[5] Pour consulter les résolutions votées par la mairie d’arrondissement au cours des derniers mois: http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=9417,114237611&_dad=portal&_schema=PORTAL

[6] http://www.quartierhochelaga.com/sdc/