Il était une fois dans l’est

À l’été 2010, dans le cadre d’un projet de documentaire sur la gentrification dans Hochelaga-Maisonneuve, j’avais rencontré Carole Poirier, députée du quartier. Cela faisait déjà une décennie que la transformation d’Hochelaga était une évidence, avec comme point d’orgue la création de la place Valois. Il est tout aussi évident que ce processus s’est depuis accéléré, créant les conditions des tensions qui prévalent encore aujourd’hui. À l’époque, Carole Poirier expliquait à la caméra la genèse du plan de revitalisation dont elle vantait les résultats en des termes admiratifs de l’efficacité de la stratégie mise en place par les autorités politiques et financières.

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En effet, Louise Harel, son prédécesseur au poste de députée, s’organisait depuis un certain temps avec le Collectif d’Aménagement Urbain d’Hochelaga-Maisonneuve (CAUHM), un regroupement d’acteurs économiques du quartier fondé au début des années 80. Le CAUHM a reçu une subvention au début des années 90 pour réaliser son projet de plan de revitalisation. Dans le document Plan d’action pour revitaliser une artère commerciale (disponible à cette adresse : https://www.fcm.ca/Documents/case-studies/ACT/Action_Plan_for_Revitalizing_a_Commercial_Artery_CS_FR.pdf), il est stipulé que le projet ‘’visait trois principaux objectifs : modifier le règlement de zonage pour encourager la revitalisation du quartier; améliorer l’image du quartier en réduisant au minimum les facteurs qui font fuir les investissements et les gens; encourager les propriétaires à participer activement à l’amélioration de leur collectivité.’’ Bien que focalisé à l’origine sur une partie de la rue Sainte Catherine, le plan de revitalisation aura pris de l’expansion. Carole Poirier possède encore dans son bureau la cartographie du quartier réalisée par le CAUHM, qui a répertorié chaque logement vacant en vue d’établir cette immense carte géographique qui permettrait aux investisseurs de savoir exactement où placer leur argent. Le CAUHM se fera remarquer dans les mêmes années relativement au dossier du réaménagement de la rue Notre-Dame, à l’extrême-sud du quartier. Malgré les protestations de nombreux résidents et résidentes face au plan de développement du Ministère des Transports, le CAUHM s’était rangé aux arguments du gouvernement en prétextant une longue et fructueuse consultation populaire sur la question. En réalité, la supposée démocratie du CAUHM n’était qu’un argument de vente pour légitimer le projet, tandis que les groupes membres du collectif1 décidaient en vase clos en fonction des intérêts de chacun. Le CAUHM est ainsi l’exemple parfait d’un regroupement d’organisations et d’institutions locales qui, loin de s’opposer entre elles, convergent idéologiquement malgré les différences de façade. Que ce soit dans la cas du plan de revitalisation de la rue Sainte Catherine ou de la rue Notre Dame, ces groupes invoquent et définissent un mode de consultation qui est le seul qui trouve grâce aux yeux des autorités élues, gouvernement, députés et maires. Ils constituent l’arborescence du panorama politique légitime du quartier : tout part et se résume à eux. Pour plus d’informations sur le dossier de la rue Notre Dame, ça se passe ici : http://www.arrondissement.com/tout-get-document/u284?tFormat=print

15354286_10155676690618782_1669394930_oPour réaliser le plan de revitalisation d’Hochelaga Maisonneuve, la préparation du terrain pour les commerçants et les promoteurs immobiliers était une condition essentielle. Mais pour orchestrer parfaitement le plan, il faut le polir, l’enrober d’une douce sonorité. La théorie défendue par un amas d’études d’urbanistes et autres sociologues patentés était celle de la mixité sociale, garante d’une paix supposée entre les classes sociales. Mais alors qu’en Europe, il s’agissait d’implanter des unités de logements à prix modiques dans des quartiers plus aisés – et ainsi fournir en théorie aux pauvres certaines infrastructures et ressources qui leur permettraient de faire l’expérience d’une vie un peu plus riche -, ici c’est l’inverse. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, cette idée de rapprochement entre les classes se veut une tentative d’harmoniser les séparations entre elles en faisant l’impasse sur le rapport de force permanent qui, lui, ne disparaît pas soudainement comme par magie. Au contraire, les tensions économiques et sociales sont exacerbées par ce rapprochement car il est évident que la violence quotidienne subie par les plus pauvres – mauvaises conditions de logement, aide-sociale, chômage, problèmes de consommations, etc – alimentent la colère envers les plus riches. Du moins pour un temps, c’est-à-dire le temps prévu par les autorités et le CAUHM pour faire taire les oppositions. C’est aussi une clause, quoique gardée en silence, du plan de revitalisation urbaine et de mixité sociale : l’arrivée continuelle de nouveaux résident.e.s et l’apparition de commerces qui leur sont associés transformeront graduellement la composition du quartier mais aussi sa réputation, sa crédibilité et donc sa valeur. Aucun investisseur n’a intérêt à garder des pauvres à côté de ses commerces.

Mais pour ce faire, il fallait éviter à tout prix la mauvaise publicité du modèle new-yorkais et de son très amical maire de l’époque, Rudolph Giuliani, qui a agi comme un rouleau-compresseur sur des quartiers populaires historiques de Manhattan comme Hell’s Kitchen et la périphérie autour de Times Square. En réalité, il s’agissait plutôt de réaliser une gentrification soft, pas  »à l’américaine », mais à la québécoise, disons. Une gentrification sociale-démocrate, voilà la mixité sociale à laquelle les promoteurs et les commerçants, véritables designers du quartier, rêvaient ouvertement. Les archives des journaux du début des années 2000 révèlent les intentions très franches des organisateurs du CAUHM. Jean Rouleau, un membre, disait au Devoir le 11 octobre 2003 :

 Quand les gens sont pauvres et sous-scolarisés, dans des familles monoparentales, l’homogénéité est négative. Nous voulons rétablir une sorte d’équilibre, nous pensons à l’ascension sociale des gens. Ceux qui croient que nous « gentrifions » à outrance ne réfléchissent pas à long terme. Un modèle de gens qui ont réussi, c’est positif et ça amène les plus pauvres à vouloir eux aussi réussir. »

Bien sûr, en 2010, l’ineffable Carole Poirier répondait aux critiques en vantant son dialogue avec les organismes et autres tables communautaires du quartier. Pour chaque unité de condos construite, on développerait aussi du logement social (lire ici: coopératives). On sait aujourd’hui que cet argument est faux. Le boom des condos est passé, lui qui constituait la première phase du plan de revitalisation, c’est-à-dire installer sur le moyen terme une nouvelle couche de population, celle qui par sa présence stimule l’économie locale. Concernant le logement social, on pense immédiatement à des coopératives de logement mais plus aux HLM, qui évoquent une pauvreté un peu trop voyante, un peu trop dérangeante. Pour preuve, la construction d’HLM a été arrêtée au milieu des années 90. Carole Poirier, lorsque confrontée à ce fait, répond en politicienne péquiste : c’est la faute d’Ottawa. En réalité, c’est une chicane qui arrange bien les deux parties.

Tout ceci pour dire qu’après avoir suivi le dossier de la gentrification dans Hochelaga-Maisonneuve depuis dix ans, ce qu’on peut constater aisément, c’est le tissu de mensonges honteux des autorités du quartier. Elles ont voulu maquiller un processus qui dès le départ se voulait être exactement ce qu’il est aujourd’hui. Ce processus, c’est la force du Capital en mouvement. Pas pour rien que l’onde de choc part de New-York. Comme d’habitude, les sociaux-démocrates, les tables de consultations publiques, l’écrasante majorité des groupes communautaires et bien sûr les autorités péquistes en place depuis des lustres font tous semblant de patcher les trous, de  »prendre en considération les réalités locales ». Toute la bullshit habituelle qui sert les intérêts des propriétaires et des investisseurs qui quant à eux ne se soucient guère des mots doux et des réconforts. Eux parlent le langage plus concret de la finance. Derrière la façade démocratique d’un groupe comme le CAUHM se révèle la même hypocrisie qui légitime les politiciens professionnels du pouvoir.15388753_10155676690628782_803256328_o

La question qui se pose concrètement aujourd’hui est la plus difficile à répondre. Comment renverser ce processus de gentrification ? Ou plutôt, quelles communautés de vie sont à imaginer, tant dans leurs dimensions politiques qu’esthétiques ? Qui donc, dans ce quartier, constitue une force capable de peser lourd sur son devenir ? Comment ne pas sombrer dans un fétichisme identitaire où Hochelag’ devient une parodie qui nous empêche de véritablement politiser nos rapports à la ville et aux différentes communautés ? Que reste-t-il du tissu social autrefois solidement ancré dans le monde du travail et quelles réflexions actuelles tirer de cette désintégration ? Ces questions complexes, parmi d’autres, renferment en elles un processus qu’on pourrait qualifier, pour rigoler un peu, de plan de revitalisation révolutionnaire. Un plan qui, il va sans dire, trouve toutes les difficultés du monde à se dessiner, tant tout est fait pour le voir disparaître pour de bon.

1 Société d’habitation populaire de l’Estde Montréal (SHAPEM), Groupe de ressources techniques (GRT), Bâtir son quartier, Centre local de services communautaires (CLSC) Hochelaga-Maisonneuve, Corporation de développement de l’Est de Montréal (CDEST), Pro-Est, Conseil pour le développement local etcommunautaire Hochelaga-Maisonneuve, Chambre de commerce de l’est de l’île de Montréal, Service de l’habitationVille de Montréal, Fondation familiale Samuel et Saidye Bronfman, Tourisme Hochelaga-Maisonneuve, SIDAC La Promenade Ontario, SIDAC rue Sainte-Catherine Est, Société d’habitation du Québec, Ressources humaines et Emploi Canada, Programme ACT, CIBL 101.5 FM, Les Nouvelles de l’Est

Par Pierre Luc Junet