Commerces et gentrification: l’exemple Arhoma. Témoignage d’une ex-employée.

 Je me suis dit “Oh my god, mais quessé ça ?” Je trouvais que ça avait l’air d’un village du Far West. Il y avait un taureau mécanique avec des gens portant des bottes et des chapeaux de cowboy. Je me souviens d’avoir eu peur. Pourtant j’habitais à Montréal-Nord – là où on se faisait évacuer en pleine nuit à cause d’une alerte à la bombe. Mais arrivée dans Hochelaga, je n’en revenais pas comment c’était exotique. C’était surréel ! »
Ariane Beaumont, co-propriétaire du Arhoma (QuartierHochelaga.com, 8 décembre 2016)

On a beaucoup remis en doute le rôle des commerces dans la gentrification du quartier à la suite des actions posées contre les commerces sur la rue Sainte-Catherine dans la nuit du 27 au 28 novembre dernier. On assure que les commerces ne sont pas les responsables du processus de gentrification. On affirme qu’ils permettent, au contraire, l’amélioration des conditions de vie des populations. On répète notamment le mantra de la «mixité sociale».

Plusieurs des nouveaux commerces du quartier font reposer leur image de marque sur «l’engagement économique de jeunes promoteurs dans une communauté» et la prétention «d’asseoir la cohésion sociale de tout un quartier».[1] Le Arhoma, par exemple, se revendique des valeurs progressistes, solidaires et écologiques: «composter», «favoriser le commerce local et équitable», partager «en donnant les pains non vendus et en s’impliquant dans les activités communautaires de son quartier».[2]

Il me semble pertinent de relater la situation sous un autre point de vue, puisque celui des propriétaires de commerces a été largement diffusé. Ayant été à l’emploi du Arhoma, j’ai pu constater ce qu’il y avait en-deçà de l’image publique de l’entreprise. Si leurs pratiques, que le Arhoma qualifie de «bonnes manières», peuvent effectivement s’intégrer dans des habitudes de vie souhaitables, elles ont souvent tendance à occulter nos rôles individuels et collectifs dans les systèmes qui entretiennent les inégalités et participent à l’exclusion de plusieurs.

Je voudrais d’emblée souligner que je dois mon emploi au Arhoma à de nombreux privilèges; mon capital culturel et mon statut socio-économique me rendent en effet moins «exotique» aux yeux des propriétaires. Le Arhoma n’embauche que des jeunes et des étudiant.es pour effectuer des tâches non-spécialisées. Ils et elles sont préféré.es pour leur côté branché, qui correspond à l’image de marque des commerces. Malgré leurs piètres conditions de travail, ils et elles se plieront aux conditions fixées par les employeurs puisqu’il ne s’agit qu’un d’un emploi à court terme. On s’assure ainsi de ne pas assister à une vague de solidarité entre les employé.es pour dénoncer leur milieu de travail ou les procédés douteux de leurs employeurs.

On m’a embauchée parce que mon apparence ajoutait à la valeur du commerce, pas parce que mes compétences étaient supérieures à celles des autres candidat.es. Servir du café, trancher du pain et vendre des croissants n’est pas une tâche spécialisée. Pourtant, la “mixité sociale” vantée par les propriétaires du Arhoma ne s’étend jamais aux travailleurs.euses de leur commerce, qui demeure inaccessible aux populations habitant le quartier avant leur arrivée, tant du point de vue de l’offre commerciale que des opportunités d’emploi.

C’est à coup de déclarations publiques qu’Ariane Beaumont affirme son «engagement» «contre une communauté à deux vitesses»[3]. Des prises de position qui servent davantage sa respectabilité et son image de marque qu’au quartier. Elle admet elle-même que son commerce participe à la gentrification, mais rappelle aussitôt que, de toute façon, la gentrification c’est pas si mal, «l’important, c’est d’en avoir pour tous les goûts». Quoi qu’il en soit, elle nous assure «qu’elle ne l’a pas fait dans cette intention».[4] C’est habilement tourné: comment reprocher à un commerce un effet qui semble hors de son contrôle?

L’absence d’intention ne signifie pas l’absence de responsabilité face au problème de la gentrification et ne justifie pas son indifférence ou son inaction. L’installation du Arhoma à la Place Valois est partie intégrante du plan de « revitalisation » du quartier, visant à le rendre attractif à une nouvelle population, moins « surréel » et « exotique ». À Hochelaga, les biens et services offerts par les commerces comme le Arhoma s’adressent aux nouveaux.elles résident.es du quartier. La consommation locale-bio-équitable n’est quant à elle pas garante de justice sociale. Si le nouveau développement commercial du quartier a un effet sur le tissu social, c’est celui de la scission, qui creuse un écart entre les riches et les pauvres et rend les réalités des gens moins nantis du quartier invisibles.

En janvier 2016, la chroniqueuse Lise Ravary rencontre des travailleurs.euses du Arhoma et les questionne sur la gentrification («D’un côté, des «steamés» à 89 cents, de l’autre, des confitures à 10$. Cent mètres à peine séparent ces deux planètes»)[5]. Malgré leur apparence de bonne volonté, les propriétaires du commerce sont réfractaires à la critique. Suite à cet article, les employé.es sont réprimandé.es et l’une d’elles est même congédiée.

Les motifs de mise à pied sont assez flous chez Arhoma: parfois, il suffit de ne pas montrer suffisamment d’ardeur pour perdre son travail. Les employé.es doivent donc toujours être ravi.es de travailler, même si leurs quarts de travail commencent au petit matin, même s’ils et elles ne pourront jamais goûter les produits qu’ils et elles doivent vanter aux clients et clientes à longueur de journée. Le Arhoma attire effectivement une clientèle suffisamment aisée pour se permettre du café équitable, des sandwichs de gibier et des desserts à cinq dollars la portion individuelle.

Pourtant, les besoins alimentaires sont criants dans le quartier: à l’époque, presque tous les soirs, à la fermeture, des personnes venaient demander du pain. À Noël, malgré la quantité de surplus, le mot d’ordre était de jeter les produits malgré la quantité de groupes communautaires et de personnes qui auraient été soulagés de recevoir cette aide, quoiqu’en disent les propriétaires du Arhoma dans leurs portraits médiatiques de bons citoyens.[6] Mais on rappelait aussi aux employé.es de surtout fermer les sacs de poubelle le plus fermement possible, parce que les personnes qui fouillent dans les ordures dérangent profondément les propriétaires de condos à l’étage du Arhoma. Bien entendu, les employé.es contournaient plus souvent qu’autrement ces règles, à l’insu des propriétaires.

Depuis son arrivée dans le quartier, Ariane Beaumont, comme beaucoup de nouveaux.elles résident.es et commerçant.es, a transformé Hochelaga-Maisonneuve à son image. Pour cesser «d’avoir peur», il a fallu transformer l’endroit, y construire des milliers de condos, changer son offre commerciale, chasser, rendre moins visibles ou assimiler ceux et celles qui y résidaient.

Les propriétaires du Arhoma sont pourtant conscient.es que leur commerce s’est établi dans un quartier populaire, mais l’opportunité d’affaires était plus importante que le milieu dans lequel ils s’imposaient. L’été, sur la Place Valois, se côtoient les bourgeois.es qui viennent déjeuner au soleil sur une terrasse, tandis qu’à quelques mètres d’autres demandent un peu de monnaie aux passant.es pour se rendre au lendemain matin. Des mondes que tout sépare, qui se croisent mais s’évitent autant que possible, est-ce vraiment ce qu’on entend par «mixité sociale»?

Par une ex-employée du Arhoma.

  1. http://www.resomtl.com/docs/CDECfinal5AVRIL.pdf, p.52.
  2. http://arhoma.ca/entreprise-boulangerie-fromagerie-montreal/
  3. http://www.arrondissement.com/tout-get-communiques/u19895-unis-pour-hochelaga-maisonneuve-declaration-quartier
  4. http://www.quartierhochelaga.com/ariane-beaumont-main-pate/
  5. http://www.journaldemontreal.com/2016/01/04/homa-la-riche
  6. http://www.quartierhochelaga.com/ariane-beaumont-main-pate/